Celle qui révolutionna la décoration d'intérieurs - La Grande Madeleine Castaing


Madeleine Magistry épousa très jeune le critique d'art Marcellin Castaing. Cette rencontre, des plus romantiques, s'était conclue par un « enlèvement » de la jeune fille, qui n'avait guère que quinze ou seize ans à l'époque. De vingt ans plus âgé qu'elle, Marcellin Castaing était réputé pour son impressionnante culture littéraire et artistique.

Dans les années 1920, Madeleine Castaing fit ses débuts d'actrice dans le cinéma muet, puis renonça à cette carrière alors qu'on la surnommait déjà la « Mary Pickford française ».

Peu après la mort de leur ami Modigliani, les Castaing firent la connaissance de Soutine, rencontré au café de la Rotonde à Montparnasse.Quelques années plus tard, en 1925, les Castaing purent acquérir leur première toile de ce peintre et se lièrent d'amitié avec lui. De 1930 à 1935, ils l'accueillirent chez eux durant l'été dans leur célèbre domaine de Lèves, devenant ses mécènes et ses principaux acheteurs. C'est grâce à eux que Soutine put organiser sa première exposition, à Chicago en 1935.En tout, les Castaing possédèrent plus de quarante toiles de ce peintre, c'est-à-dire la plus importante collection de tableaux de Soutine appartenant à des particuliers. Madeleine Castaing voyait en lui le plus grand peintre du XXème siècle : « Par-dessus les autres, il donne la main au Gréco et à Rembrandt », disait-elle.Le portrait de Madeleine Castaing par Soutine, intitulé La Petite Madeleine des décorateurs, se trouve aujourd'hui au Metropolitan Museum of Art de New York . L'expression « petite Madeleine » renvoie à la « petite madeleine » de Proust, auteur avec lequel intéressée entretenait un lien particulier : de son propre aveu, Madeleine Castaing a consacré plusieurs dizaines d'années à lire et à relire A la recherche du temps perdu, constamment et intégralement. Elle avait découvert cette œuvre en 1913.

D'une manière générale, les Castaing furent les mécènes de peintres de l'École de Paris et d'artistes de l'Académie de la Grande Chaumière.

Madeleine Castaing fut l'amie d'Erik Satie, de Maurice Sachs, de Blaise Cendrars, d'André Derain, de Jean Cocteau (dont elle aménagea la maison à Milly-la-Foret), de Chagall, de Picasso, de Henry Miller, de Louise de Vilmorin (à qui elle inspira le personnage de Julietta dans le roman du même nom) et de Francine Weisweiller (dont elle décora la villa Santo-Sospir à Saint-Jean-Cap-Ferrat).

La Diva de la décoration

À partir des années 1930, les choix artistiques de Madeleine Castaing jouèrent un rôle considérable dans le monde de l'art, aussi bien à travers sa profession d'antiquaire que dans son métier de décoratrice. Encore aujourd'hui, le « style Castaing » fait l'objet de nombreuses rééditions.

La galerie d'antiquaire s'ouvrit à Paris en pleine guerre, à l'angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte . Dans cette boutique, célèbre durant un demi-siècle pour sa devanture noire et ses larges vitrines, celle que l'on surnommait la « Diva de la décoration » était d'ailleurs réputée pour ne vendre qu'en fonction de ses sympathies, c'est-à-dire uniquement aux personnes qui lui plaisaient et avec qui elle pouvait bavarder des heures durant.

Le style de la maison de Lèves et de la galerie de la rue Jacob a influencé le goût de plusieurs générations de collectionneurs en Europe comme aux Etats-Unis. Il existe même une couleur, le « bleu Castaing », créée par la décoratrice pour l'aménagement de Lèves : un bleu à la fois clair et intense, qu'elle utilisait volontiers en contraste avec du blanc cassé ou du noir, notamment dans les gammes de tissus et de papiers imprimés qu'elle produisait.

Il s'agissait donc, en premier lieu, de s'écarter des conventions pour « faire de la poésie avec du mobilier », selon sa devise. « Je fais des maisons comme d'autres des poèmes », disait-elle, et son disciple Jacques Grange évoque à son propos « des émotions que l'on ne connaissait pas jusqu'alors dans le monde de la décoration », émotions qui influencent les architectes d'intérieur encore aujourd'hui.

Le style Castaing

Madeleine Castaing s'inspire de l'esthétique néo-classique non sans l'interpréter à sa manière. Contemporaine de l'Italien Mario Praz qui s'éloigne des canons habituels de la décoration intérieure et se tourne vers le début du XIXème siècle, rivale d'Emilio Terry qui invente le « style Louis XVII », elle s'inscrit dans un même mouvement de renouveau par rapport à l'omniprésence du Louis XV-Louis XVI, tout en se distinguant par son mélange des genres.

Dans sa galerie comme dans sa gentilhommière ou son appartement de la rue Jacob, voisinent les banquettes en demi-lune du Second Empire, les motifs de losanges, d'oves et de palmettes empruntés au Directoire, les chintz anglais – qu'elle remet à la mode –, les « massacres » (trophées de chasse) et le dépouillement monochrome du style « gustavien », les rayures « bayadère » qu'elle adapte au goût du jour, les couleurs franches (surtout le bleu et le vert) du XVIIIème siècle et les demi-teintes du Wedgwood, les courbes du Biedermeier autrichien, les sièges de bambou et les frontons triangulaires à la manière du palais de Pavlovsk , les ottomanes et les moquettes en faux léopard inspirées de l'Empire, les opalines de la période Louis-Philippe... La Russie, la Suède, la Grande-Bretagne des années 1790 côtoient les tôles laquées et les « causeuses » Napoléon III, les écrans lithophanes et les silhouettes noires à découpe sur fond blanc.


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